Petit cours d'économie appliqué à l'Aïkibudo
Lorsque j’étais étudiant en 1ère année d'économie, lors du premier cours que j’avais eu à l’université, le professeur nous avait défini l’économie de façon très magistrale : "l’économie est la science des choix".
Ça commence à dater et à l’époque, sa définition était restée là, laconique, sans aucune précision et c’était à nous de comprendre pourquoi l’économie était cette fameuse « science des choix ».
En économie, nous agissons tous dans un univers « rare », c’est-à-dire un monde où les ressources sont limitées. Pour être clair, notre revenu n’est pas infini, le temps n’est pas extensible et chaque fois que nous choisissons d’acheter ou de faire quelque chose, nous renonçons à quelque chose d’autre. Entre les vacances et ma nouvelle terrasse en bois, je vais devoir choisir et ce renoncement va me « coûter ». C’est ce que les économistes appellent un coût d’opportunité, le coût du renoncement.
Finalement, ce renoncement, c’est ce qui donne la valeur aux choses, une valeur qui n’a pas de prix. Ma terrasse, j’y tiens, elle m’a coûté deux étés sans vacances, elle m’a coûté un sacrifice… et à mes yeux, c’est ce qui lui donne de la valeur.
Et l’Aïkibudo dans tout ça ?
Le raisonnement économique ne se borne pas à l’économie, on peut l’appliquer dans tous les domaines. Par exemple, j’ai le choix entre rester ce soir en famille ou aller à mon cours, j’ai le choix entre me la couler douce sur le bord du tatami ou suer toute mon eau, j’ai le choix entre ma vie professionnelle et la pratique de ma passion.
Il est à la mode de nos jours de fréquenter des salles de fitness ouvertes non-stop où l’on vient comme on veut, quand on veut, entre une réunion et le ramassage des petits à l’école. Si c’est certainement très utile pour entretenir sa ligne, c’est également très égoïste : on consomme le sport pour soi en mettant de côté la dimension collective d’une activité physique. C’est ce que les spécialistes appellent « l’individualisation des pratiques sportives ».
En Aïkibudo, un tel fonctionnement me paraît inopérant dans la mesure où notre pratique est fondée sur le groupe et le partage. C’est un moment de rencontre collective. Par ailleurs, ce qui donne de la valeur à notre pratique, c’est son coût d’opportunité, les sacrifices que j’aurais faits pour accéder à ce que je sais.
Bien entendu, il ne faudrait pas tomber dans l’excès qui enfermerait le pratiquant dans un « devoir » sacrificiel. Ce serait insensé et même dangereux. Mais disons que ce qui donne de la valeur à ce que nous avons et ce que nous savons, c’est l’effort que nous avons fait pour l’atteindre.
Quand mes jeunes élèves partent de la région pour faire leurs études, ce serait totalement fou de ma part de leur reprocher ce départ. Mais quand ils font 200 km pour venir sur le tatami le samedi matin (parfois plus !), c’est un choix qui donne énormément de valeur à leur pratique. J’aimerais vraiment que Maître Floquet vienne tous les mois faire un cours à Viuz en Sallaz, mais quand je fais 1000 km dans mon week-end pour faire un stage avec lui, ce choix a un coût : je ne fais pas de ski avec mes enfants, je laisse ma famille, mon épouse avec laquelle nous aurions pu profiter du dimanche… sans parler du coût financier ! Et je vous assure qu’il y a des soirs où, sur les rotules, je viens faire mon cours à contre cœur, fatigué, lessivé de ma journée… tout çà de façon totalement bénévole (ce qui fait que certains, dans mon entourage, me prennent vraiment pour un fou !)…et une fois sur le tatami, je ne regrette vraiment pas mon choix !
La liste des coûts d’opportunité serait très certainement énorme. Peut-être que si j’avais fait d’autres choix, je serais deux fois plus riche, j’aurais passé plus de temps en famille, j’aurais une plus grande maison ou serais parti davantage en vacances… mais, à mon sens, ce sont tous ces renoncements qui donnent de la valeur à l’Aïkibudo que je pratique. Si j’y tiens, si j’y suis attaché, si finalement, comme dirait la femme d’un ami, "c’est une amante dont nos épouses ne peuvent espérer nous défaire", c’est que sa valeur est dans tous ces sacrifices, ou plutôt ces choix…
Alors oui, nous rêvons tous du dojo idéal où l’on pourrait pratiquer avec qui nous voulons quand bon nous semble. Mais ce dojo n’aurait aucune valeur, il ne conduirait qu’à de l’individualisme et du consumérisme. Se contraindre aux mêmes horaires que tous, pour se retrouver tous ensemble, pratiquer avec tout le monde, quel que soit son niveau, et même si dans ce cours j’ai le sentiment parfois de donner plus que je reçois, de ne pas avancer autant que je le voudrais, c’est cet effort, ce choix, cette contrainte qui donnent de la valeur à notre pratique, à votre pratique, une valeur bien plus élevée que toutes les techniques que l’on pourra vous enseigner.